Histoires de Bretagne

Un blog d'Erwan Chartier-Le Floch

1940-1944. Les voix bretonnes de Radio Londres

Publié le 27 Juillet 2014 par ECLF dans Histoire de Bretagne

1940-1944. Les voix bretonnes de Radio Londres

L’information a joué un rôle essentiel durant la Sseconde Guerre mondiale, avec l’utilisation de moyens massifs de propagande ou de contre-propagande et le recours aux nouveaux médias de l’époque : le cinéma et la radio. Plusieurs Bretons ont participé à cette guerre médiatique sur les ondes de la BBC, à travers les émissions de Radio Londres.

Commençant par le fameux « Pom, pom, pom, pom », le générique des émissions « Les Français parlent aux Français » fait partie des éléments les plus familiers de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Il est vrai que la radio a joué un rôle majeur dans le conflit et c’est d’ailleurs ce média qu’utilise le général de Gaulle pour diffuser son fameux appel du 18 juin 1940 et avec lequel les Français libres vont quotidiennement communiquer.

Une guerre des ondes

Inventée au siècle précédent, la radio ne prend son essor que dans les années 1920, avec la création des premières émissions régulières, puis le lancement de chaînes, très souvent sous contrôle des États. Les régimes totalitaires des années 1930 comprennent rapidement l’intérêt de ce média qui permet de faire passer massivement des messages de propagande.

Après la défaite, Radio Vichy et Radio Paris sont mises au service de la collaboration, à grands renforts de démagogie et d’antisémitisme. Pour les contrer, sur les ondes de la BBC à Londres, plusieurs émissions sont mises en place par les Français libres, animées par de jeunes journalistes qui innovent par leur ton novateur (sketchs, messages personnels, chansons, blagues…). C’est ainsi Pierre Dac qui lance le slogan : « Radio Paris ment, Radio Paris est Allemand ».

Rapidement, Radio Londres va également contribuer à faire passer des messages codés pour la Résistance. Sur le continent, les Allemands tentent de brouiller la radio, sans succès. Partout, on « bricole » des postes à galène pour pouvoir capter la voix de la France libre et des Alliés qui rendent compte, à partir de 1942-1943, des revers des forces de l’Axe.

Jean Marin, le Douarneniste

Parmi les grandes voix de Radio Londres, on retrouve deux Bretons : le Douarneniste Jean Marin et le Trégorrois Charles-Marie Guillois. Né en 1904 dans la cité penn-sardin, Yves Morvan, plus connu sous son pseudonyme de Jean Marin, a passé quelques années dans la Marine, avant de devenir correspondant de presse à Londres en 1935.

Mobilisé sur place et versé dans la mission d’information franco-britannique, il est détaché au service français de la BBC. Il est présent lors de l’enregistrement de l’appel du 18 juin et, impressionné par sa personnalité, décide de se rallier à de Gaulle. Dès le 19 juin 1940, il anime une émission afin de « porter dans les demeures françaises les paroles de vérité ».

En 1944, il est présent dans la 2e division blindée du général Leclerc qui libère Paris, avant d’être chargé par de Gaulle du redémarrage de Radio Rennes. Il s’investit également dans la presse régionale. Après la guerre, Jean Marin devient directeur de l’Agence France presse, puis son président en 1957, après avoir contribué au statut d’autonomie de l’AFP, garant d’un journalisme indépendant.

Guillois, le bretonnant de la BBC

Originaire de Penvenan, Charles-Marie Guillois rejoint l’Angleterre depuis Brest, le 16 juin 1940, à bord des navires de la Marine qui tentent d’échapper à l’avance allemande en Bretagne. Il a d’ailleurs manqué de mourir sur le Vauquois, coulé par une mine dérivante. À Londres, Jean Marin le remarque alors qu’il est en train de discuter en breton avec un groupe d’engagés des FFL. Jean Marin l’embauche avec lui pour les émissions en langue bretonne et en profite pour rassurer sa famille restée au pays. « Me zo Koko deus Porzh Gwenn », lance-t-il sur les ondes de la BBC, notamment pour sa mère qui le croyait mort sur le Vauquois.

Pendant plusieurs mois, Charles-Marie Guillois anime des émissions en langue bretonne pour inviter les hommes valides à continuer le combat et à rejoindre l’Angleterre. L’emploi du breton a une indéniable efficacité psychologique pour convaincre de nombreux marins de traverser la Manche. Les Bretons formeront ainsi près de 40 % des effectifs des Forces navales françaises libres. Sans compter les maquis qui se développent dans la péninsule à partir de 1943.

Après la guerre, Charles-Marie Guillois rappellera au général de Gaulle et aux autorités de la République que la langue bretonne qui avait été aussi mobilisée dans le combat contre les nazis méritait des mesures de protection. Il rédige une lettre au président de la République. Mais son message, cette fois, ne sera pas entendu.

Pour en savoir plus :

Aurélie Luneau, Radio Londres - 1940-1944 - Les voix de la liberté, éditions Librairie Académique Perrin, 2005.

Jean-Jacques Monnier, Résistance et conscience bretonne, Yoran Embanner, 2008.

Collectif, Toute l’Histoire de Bretagne, Skol Vreizh, 2012.

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Anita Conti, aux origines de l’océanographie

Publié le 4 Juillet 2014 par ECLF dans Histoire de Bretagne

Anita Conti, aux origines de l’océanographie

Née en 1899, Anita Conti a été une grande voyageuse et la première femme océanographe française. En étudiant la pêche et en suivant les marins, elle a contribué à la prise de conscience écologique sur la fragilité des océans. Elle laisse également des milliers de photographies conservées aujourd’hui en Bretagne.

Rien ne prédisposait Anita Anita Caracotchian, née en mai 1899 en région parisienne dans une famille d’origine arménienne, à devenir l’une des figures presque mythiques du monde maritime français et l’une des grandes photographes du XXe siècle. Née dans une famille aisée, Anita Caracotchian voyage beaucoup en Europe avec ses parents pendant la Belle Epoque avant que les affres du siècle ne viennent les rattraper.

Premières expériences maritimes

En 1914, la famille Caracotchian s’est déjà installée à l’île d’Oléron, près de l’océan atlantique que la jeune Anita connaît bien puisque dès son plus jeune âge, ses parents l’ont amenée régulièrement en Bretagne et en Vendée. Elle passe notamment plusieurs séjours à Perros-Guirec. Les paysages maritimes, les phénomènes des marées la marquent profondément. « Les îles de granit ressemblaient à un grand animal liquide », écrit-elle plus tard en se remémorant ses souvenirs d’enfance dans le Trégor.

Elle se lie d’amitiés avec les enfants de pêcheurs et embarque régulièrement sur des navires où, comme ses camarades, elle participe à différentes tâches. Elle s’initie à la navigation sur cet océan dont elle estimait qu’il lui avait toujours été « aussi familier que la terre ferme ». A l’âge de huit ans, elle fait également la première rencontre avec l’océanographie grâce à une biologiste du Muséum d’histoire naturelle qui prélève des échantillons sur les grèves bretonnes.

Avec les pêcheurs

Après la guerre, elle devient relieuse de livres et épouse le diplomate Marcel Conti en 1927. Mais l’appel de la mer est toujours là. Anita Conti dévore les ouvrages maritimes et embarque régulièrement sur des navires de pêche. Pour satisfaire à sa passion, elle se lance dans le journalisme. Elle publie régulièrement des articles sur le monde maritime. Elle passe énormément de temps sur les navires de pêche, participe à des campagnes de pêche sur des morutiers ou des harenguiers, notamment dans le golfe de Gascogne et à Terre-Neuve.

Anita Conti observe, prend des notes et photographie ces travailleurs de la mer aux rudes conditions de travail. Ses articles la font remarquer par le monde scientifique. En 1935, l’Office scientifique et technique des pêches maritimes, l’ancêtre d’Ifremer, lui propose d’intégrer son organisme de recherche pour vulgariser ses travaux. Anita Conti devient la première femme océanographe.

Prise de conscience écologique

En 1939, elle participe à une nouvelle campagne en arctique à bord du chalutier le Viking. Elle prend conscience des risques de la surexploitation des océans. Elle est l’une des pionnières de la prise de conscience écologique sur la fragilité des océans, dont elle n’aura de cesse d’informer le grand public.

En 1941, elle embarque sur un chalutier malouin, réfugié en zone libre, pour une longue campagne au large des côtes africaines. Elle est chargée par le gouvernement de dresser les cartes des fonds de pêche au large de la Mauritanie et du Sénégal. Le navire ramène près de trois cents tonnes de poissons destinés à nourrir les populations françaises. Pendant de nombreuses années, Anita Conti va observer les pêcheurs le long des rivages sahariens, décrivant les techniques locales de pêche et découvrant de nouvelles espèces. Anita Conti se passionne pour l’Afrique et contribue à y développer l’industrie de la pêche à travers des conserveries et des fumeries. Elle participe même à une expérience de pêcherie de requins. Elle fonde sa propre entreprise au Sénégal, convaincue que la mer peut nourrir une partie du continent africain.

En 1952, elle est de retour à Paris et continue à faire connaître le monde de la mer. En décembre 1960, elle réussit ainsi à convaincre l’équipage d’un navire lorientais de ne pas rejeter à la mer des poissons sabres, considérés comme invendables. Anita Conti était en effet révulsée par le gaspillage des ressources. Grâce à une campagne médiatique efficace, les 500 kg de poissons sabres se vendent très cher. Anita Conti est considérée comme l’une des pionnières de la pêche durable. Elle s’investit d’ailleurs dans le développement de la l’aquaculture.

Anita Conti passe régulièrement en Bretagne, évoque la mer lors de nombreuses conférences. Elle embarque jusqu’à plus de 85 ans avant de s’installer à Douarnenez. Après son décès en 1997, elle laisse un impressionnant fonds photographique de près de 45 000 clichés, désormais numérisé et mis en valeur lors d’expositions.

Pour en savoir plus

Anita Conti, Racleurs d’Océans, Paris, Payot 1998.

Anita Conti, L'Océan, les Bêtes et l'Homme ou l'ivresse du risque, Paris, Payot, 1971

Catherine Reverzy, Anita Conti : 20000 lieues sur les mers, Paris, Odile Jacob, 2006.

Clothide Leton, « Anita Conti, pionnière des océans », Bretagne magazine histoire, mai 2014.

Site internet de l’association « Cap sur Anita Conti ».

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Le Petit Echo de la mode à Châtelaudren

Publié le 23 Juin 2014 par ECLF

Le Petit Echo de la mode à Châtelaudren

Pendant plusieurs décennies, Châtealudren, petite cité de caractère située près de Guingamp, a accueilli l’imprimerie du Petit écho de la mode, l’un des grands titres de la presse féminine française, disparu dans les années 1980. Depuis, les bâtiments sont au cœur d’un projet culturel innovant

Si la grande Histoire évoque volontiers les grands bouleversements politiques et sociaux du xixe siècle, la période fut aussi marquée, pour la majorité des gens, par une foule de petits changements qui, au final, ont produit une véritable révolution des modes de vie. C’est particulièrement le cas pour l’habillement et le textile. Jusqu’à la Révolution, il évolue peu dans une Bretagne qui tire une grande partie de sa richesse de l’exportation de toiles de lin et de chanvre.

Puis, les pratiques évoluent rapidement. Dans les campagnes naissent de nouvelles modes locales, les giz qui aboutiront aux somptueux costumes bretons du xxe siècle. En parallèle, avec la révolution industrielle, de nouvelles étoffes et de nouveaux accessoires vont devenir accessibles au tout venant.

Naissance de la presse féminine

Né en 1832, à Lannion, Charles Huon de Penanster est issu d’une vieille famille de la noblesse bretonne et ne cache pas ses idées monarchistes lorsqu’il se fait élire député des Côtes-du-Nord en 1871, puis sénateur en 1886. A l’automne 1879, il se voit proposer de racheter une petite affaire de presse, alors déficitaire, après avoir lancé un mensuel, La Mode française en 1874 puis, quelques temps auparavant, Le Petit journal de la mode.

De Penanster accepte et, sur le conseil de son épouse, le transforme en Petit Echo de la mode dans un but d’altruisme et d’éducation populaire. Claire de Penanster demeurera l’âme de la rédaction jusqu’aux années 1920. Dans une France encore marquée par la défaite de 1870, il s’agit d’éditer un titre familial pour guider les maîtresses de maison dans leurs taches quotidiennes. La formule est gagnante et le succès au rendez-vous. Dès 1881, le Petit Echo tire à 19000 exemplaires. Son tirage culminera, bien plus tard, à un million d’exemplaires.

Démocratisation textile

La mode, « cet art d’être différents, tous en même temps », est en pleine ébullition à la fin du xixe siècle et le Petit Echo va accompagner, à sa façon, le phénomène. De nouvelles maisons se spécialisent, comme Jeanne Lanvin avec les chapeaux ou les sœurs Callot pour la lingerie. Les grands magasins et la vente par correspondance se développent. Le journal va constituer un véritable catalogue hebdomadaire de ce qui est proposé à l’époque, le tout dans un contexte de démocratisation des créations. On y trouve tout le nécessaire pour la couture et la confection de toilettes, afin de pouvoir se confectionner à domicile des vêtements copiés sur ceux de la haute société.

Le Petit écho de la mode surfe sur l’air du temps. Il est l’un des premiers à proposer des leçons de couture dès 1886. En 1893, les rédacteurs ont une idée géniale qui va faire grimper les ventes à plus de 200 000 exemplaires : encarter un patron-modèle chaque semaine. Un service de patrons-découpés est mis en place, ces derniers pouvant être envoyés n’importe où dans les 48 heures.

On y trouve également une foultitude de conseils divers en matière de mariage, de droit, de littérature et bien entendu d’éducation. C’est d’ailleurs la particularité du Petit écho que de dépasser très rapidement la seule question de la couture. On y lit ainsi des extraits de chansons ou de romans. Etonnament moderne dans les années 1890, le journal mène de véritables enquêtes auprès des lectrices, comme sur la question du droit de vote pour les femmes.

Le Petit écho de Chatelaudren

L’essor du journal et de la maison d’édition poussent les propriétaires à investir. En aout 1901, ils acquièrent près de 4000 m2 à Paris. A la veille de la Première Guerre mondiale, l’entreprise emploie près de 500 personnes. Toujours contrôlée par des Bretons, elle lance plusieurs nouveaux titres comme Lisette ou Rustica, qui demeure aujourd’hui encore la référence en matière de jardinage familial. Un permis de construire étant refusé dans la région parisienne, il faut trouver une alternative pour l’impression. Charles-Albert de Penanster, fils du fondateur, a alors l’idée de racheter une papeterie de Châtelaudren, fonctionnant à l’energie hydraulique, pour la transformer en imprimerie et en usine pour les patrons. En dépit du décès précoce de Charles-Albert, et la reprise du titre par l’un de ses fils, le Petit Echo se décentralise en Bretagne.

L’Echo continue son essor à partir de l’imprimerie de Châteldaudren et, en 1955, supprime le terme « petit » de son titre. Il constitue alors l’un des plus importants tirages de la presse française. L’entreprise des « éditions Montsouris » sont introduites à la bourse de Paris en 1963. A Châtelaudren, elle emploie près de 150 personnes, plus des dizaines d’intérimaires. L’usine fabrique des patrons de couture et exécute les travaux d’impression en typographie pour le siège parisien ou pour d’autres éditeurs.

Néanmoins, à la fin des années 1960, de nouvelles difficultés se font jour. Les héritiers vendent leur part ; titres et imprimeries passent dans des groupes différents. En mai 1984, L’Echo de la mode disparaît et l’imprimerie de Châtelaudren va fermer. Au terme d’un siècle d’existence, le titre aura accompagné les évolutions de la mode, mais également d’une industrie, le textile dont le déclin en Europe et en Bretagne, s’est accéléré en tant que production de masse au début du XXIe siècle.

Un projet culturel ambitieux

L’activité de l’imprimerie du Petit Echo s’est arrêté, à Châtelaudren en 1984, provoquant un réel traumatisme dans une population attachée à cette entreprise et au patrimoine industriel original qu’il représente. Le site occupe en effet 4500 m2, à l’emplacement de l’ancien château médiéval construit au XIIe siècle, au bord d’un étang. Une belle mosaïque Odorico fait office d’enseigne sur le mur du bâtiment principal, recouvert par une superbe verrière de 600 m2 des années 1920. A la fin des années 1990, les collectivités et les acteurs culturels ont décidé de réinvestir un site, construit en bord de plan d’eau, ce qui implique de nombreuses contraintes. Il aura finalement fallu une quinzaine d’années pour qu’un projet novateur, associant écologie et culture aboutisse. Deux turbines et plusieurs dizaines de mètres carrés de panneaux photovoltaïques ont été installés et produiront de l’énergie pour le site et les alentours. Le bâtiment accueillera un office de tourisme, une école de musique, des cours d’arts plastiques, mais également un centre de ressources sur la mode et le Petit Echo. Enfin, régulièrement, des expositions seront mises en place pour rendre aux habitants de ce coin de Goëlo, le souvenir d’une belle aventure industrielle et le lier à l’avenir du textile en Bretagne.

Renseignements : http://www.petit-echo-de-la-mode.fr

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En dédicace samedi au salon du livre de Vannes

Publié le 20 Juin 2014 par ECLF

En dédicace samedi au salon du livre de Vannes

Je serais demain en dédicace au sympathique salon du livre de Vannes aux côtés de Nono pour dédicacer notre ouvrage commun avec Valérie Le Nigen (France Bleu Breizh Izel) et Christian Gouerou (Ouest-France) au pied des remparts... Un livre qui, finalement, n'a pas été si dépassé par les évènements des derniers mois.

Avant les nouveautés d'automne...

Ken a c'hentan tro

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Jean Moulin en Bretagne

Publié le 10 Juin 2014 par ECLF

Jean Moulin en Bretagne

Héros de la résistance au nazisme, décédé tragiquement en 1943, Jean Moulin a été sous-préfet à Châteaulin avant la Seconde Guerre mondiale. Mais son rapport à la Bretagne fut aussi et avant tout artistique, alimenté par sa rencontre avec Max Jacob ou sa lecture du poète maudit de Roscoff, Tristan Corbière.

Jean Moulin naît à Béziers en 1899. Son père est professeur d’Histoire-Géographie, de tendance radical-socialiste et il passe une enfance tranquille. Il pratique notamment le dessin, discipline où il excelle. En 1917, il commence son droit avant d’être mobilisé l’année suivante. Il ne participe pas aux combats, l’armistice mettant fin aux hostilités avant sa montée au front dans les Vosges. Démobilisé en novembre 1919, Jean Moulin rejoint alors la préfecture de l’Héraut, où il reprend un poste d’attaché de cabinet du préfet, obtenu dès avant sa mobilisation grâce aux relations de son père.

Après avoir passé une licence en droit en 1921, il devient chef de cabinet du préfet de Chambery, l’année suivante. En 1925, il devient sous-préfet d’Albertville, le plus jeune de France. L’année suivante il se marie, mais divorce deux ans plus tard.

Sous-préfet de Châteaulin

C’est donc un tout jeune fonctionnaire de trente ans qui arrive sur les nord de l’Aulne, en 1930. Jean Moulin vient d’y être nommé sous-préfet. Il y passera plus de deux ans. On ne sait, mais on n’imagine que sa fonction ne le passionne pas forcément, même s’il s’en acquitte consciencieusement. En revanche, son séjour cornouaillais lui permet de fréquenter de nombreux artistes installés dans la région.

Il entretient ainsi des relations avec Max Jacob, l’ami de Picasso et l’un des poètes de l’avant garde artistique française du début du XXe siècle. Max Jacob est Quimpérois d’origine et il revient souvent en Bretagne pour voir sa famille ou chercher une certaine forme d’inspiration. D’origine juive, mais converti au catholicisme, homosexuel, poète génial et peintre complexé par sa proximité avec les plus grands talents de son époque, Max Jacob est un personnage extravaguant qui ne manque pas de détonner dans le Quimper de l’époque. On mesure toute l’ouverture d’esprit et un certain anticonformisme du sous-préfet Jean Moulin pour afficher son amitié à l’auteur de Morwen le Gaélique.

Bretagne est univers

Parallèlement, Jean Moulin fréquente aussi le poète marseillais Saint-Pol-Roux, installé à Camaret. Il dessine régulièrement pour la revue Le Rire sous le pseudonyme de Romanin. Jean Moulin est un esthète qui se passionne pour l’art de son temps. Il collectionne les tableaux, notamment les Chirico ou Dufy.

En décembre 1932, il quitte la Bretagne pour le ministère des Affaires étrangères, avant d’occuper diverses fonctions dans le corps préfectoral ou dans les ministères, en particulier celui de Pierre Cot, ministre de l’Aviation, domaine pour lequel Jean Moulin se passionne.

Il est en poste à Chartres lors de la déclaration de guerre en 1939. Il est arrêté en juin 1940 pour avoir refusé de faire porter un crime de guerre sur le dos d’une compagnie de tirailleurs africains. Maltraité, il tente de se suicider en se tranchant la gorge avec un bout de verre. Il en conservera une longue estafilade qu’il cache avec une écharpe.

Jean Moulin est révoqué par le régime de Vichy en novembre 1940. Il demeure à Chartes où il rédige un journal très détaillé sur la Résistance en pleine formation. Puis il revient vers sa maison familiale dans les Bouches-du-Rhône et continue de visiter les différents réseaux de résistance afin d’évaluer leurs forces. En septembre 1941, il rejoint Londres via l’Espagne et le Portugal.

Unifier la résistance

A Londres il fait un rapport – que contesteront plusieurs réseaux – sur l’état de la Résistance intérieure et de ses besoins en argent et en armement. Mais de Gaulle mise sur Jean Moulin et ses capacités d’organisateur. Il lui confie la tache d’unifier les différents réseaux de résistance, de mutualiser les moyens et de coordonner les actions. La tache de Jean Moulin est de constituer une véritable armée secrète, sous le commandement des forces françaises libres, donc dirigée par le général de Gaulle.

Parachuté en Provence en janvier 1942, Jean Moulin parvient à mettre en place des structures communes à la Résistance en zone sud. Comme couverture, Jean Moulin ouvre une galerie de tableaux à Nice et reprend son pseudonyme de Romanin. Début 1943, il revient à Londres, rendre compte de ses efforts. De Gaulle le nomme ministre et représentant du Comité national français en métropole. Il revient en France en mars 1943, avant d’organiser, en mai, la première réunion du Comité national de la Résistance (CNR), puis part vers le Vercors afin d’y constituer un maquis.

Mais il est arrêté le 21 juin 1943 par la Gestapo dans le Rhône. Emprisonné à Lyon, il est quotidiennement interrogé et torturé par le chef de la Gestapo, Klaus Barbie. Jean Moulin meurt de ses blessures, le 8 juillet 1943, lors de son transfert vers l’Allemagne. Son corps n’a jamais été retrouvé, ce sont donc ses cendres « présumées » qui ont été transférées au Panthéon, en 1964, l’occasion alors pour André Malraux de prononcer l’un de ses discours les plus fameux. Jean Moulin étant alors élevé au rang de grand symbole de la résistance au nazisme.

Le sous-préfet artiste

La grande figure héroïque de la résistance au nazisme ne doit pas faire oublier que Jean Moulin était un artiste sensible et talentueux, chose relativement peu commune chez les hauts fonctionnaires. Amateur de poésie et très bon dessinateur, il se lie avec de nombreux artistes lors de son séjour de trois ans en Bretagne. Il se passionne surtout pour l’un des grands écrivains bretons : Tristan Corbière (1845-1875). Proche du symbolisme, ce dernier incarne la figure du poète maudit et n’a publié qu’un recueil de textes : Les Amours jaunes en 1873 que Verlaine fera connaître après sa mort. Des poèmes qui vont fortement inspirer Jean Moulin puisqu’il va illustrer incomparablement. Il s’en inspire pour une série de huit gravures, signée sous son pseudonyme Romanin. Il dessine notamment le martyr des soldats bretons oubliés au camp de Conlie en 1870. Plusieurs centaines d’entre eux meurent de faim pu de maladie en attendant vainement des vivres et de l’armement du gouvernement de Gambetta qui les suspecte d’être trop royaliste. Les corps amaigris de la Pastorale de Conlie, dessinés par Jean Moulin au début des années 1930, ne sont pas sans rappeler les déportés des camps nazis, découverts par les Alliés à la Libération.

Ces gravures sont exposées aujourd’hui au musée des beaux-arts de Quimper qui conserve également de nombreux dessins, croquis et caricatures de Jean Moulin ce qui fait de lui, selon l’ancien conservateur du musée, André Cariou, l’un des « plus grands illustrateurs de la Bretagne ».

Pour en savoir plus :

André Cariou, Jean Moulin en Bretagne, Ouest-France, 2005.

Jean Moulin, Premier combat, préface du général de Gaulle, éditions de Minuit, 1947.

Christine Levisse-Touzé, Dominique Veillon, Jean Moulin : artiste, préfet, résistant, Éditions Tallandier, 2013

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Colloque à Lorient sur la Bretagne et l'Irlande

Publié le 9 Juin 2014 par ECLF dans actualité

Vendredi 13 et samedi 14 juin se tiendront les rencontres Bretagne et Irlande à la maison de la Recherche de Lorient.

Le programme est sur le site du CRBC :

http://www.univ-brest.fr/BMA/menu/Les+programmes/2014---Rencontres-Bretagne---Irlande

J'aurai le plaisir de faire une communication sur La Bretagne et l'Irlande dans les relations interceltiques, samedi, à 9 h 20.

Venez nombreux

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Parachutages et politique en Bretagne

Publié le 26 Mai 2014 par ECLF

L’année 2014 a été marquée par plusieurs échéances électorales, municipales et européennes qui sont en général l’occasion de parachutages de personnalités dans des villes ou des régions qu’ils ne connaissent guère. En Bretagne, d’une manière générale, le parachutage semble difficile, même si notre histoire politique ne manque pas d’exemples parfois étonnants.

En sport, le parachutisme se définit comme un art de la chute ; en politique, le parachutage correspond à une tentative d’implantation dans un territoire par une personnalité halogène. Avec tous les risques de réception périlleuse que l’opération implique, particulièrement dans une péninsule armoricaine, réputée pour sa propre identité, un farouche esprit d’indépendance et quelques champs d’ajoncs peu accueillants lors des atterrissages.

D’ailleurs ou d’ici

Le parachutisme politique n’a rien d’illégitime ou d’illégal. Si, pour être candidat dans une commune, il faut y être domicilié ou y payer des impôts, ces contraintes ne s’appliquent pas aux élections législatives. Dans la culture constitutionnelle française, un parlementaire n’est pas l’élu d’un territoire ou du peuple, mais de la nation, entité politique abstraite à laquelle et à elle seule il a des comptes à rendre. Cette conception se heurte bien entendu à quelques solides réalités, car si un élu n’est pas un député de sa circonscription, il est choisi par des électeurs qui sont eux bien implantés géographiquement.

Ces réalités obligent les candidats parachutés à se justifier pour s’opposer aux « enfants du pays » qui jouent sur leur proximité. Quoique la naissance ne soit pas forcément le gage d’un ancrage territorial. Comme le souligne Jean Guiffan, auteur d’un ouvrage de référence sur la question : « est aussi généralement considéré comme parachuté par les électeurs tout candidat qui, après une longue absence et un parcours politique ou professionnel loin de sa circonscription, vient tardivement s’y présenter sous prétexte qu’il y a vu le jour ou qu’il y a jadis fait des études ou exercé une activité quelconque. » Nombre de parachutés se proclament plus « breton que les Bretons » et font assaut d’hommages appuyés à leur nouveau pays et à sa culture.

Parachutages sous la troisième République

C’est dans les années 1950 que le terme de « parachutage politique » s’impose, conséquence probable mais surprenante de l’usage intensif de cette arme pendant la Seconde Guerre mondiale et les conflits coloniaux qui suivirent. Le phénomène est cependant plus ancien et était même courant sous la troisième république. L’un des poids lourds de la vie politique française du début du xxe siècle, le Nantais Aristide Briand, se fait ainsi élire dans la Loire, tout en étant inscrit au barreau de Pontoise. De 1876 à 1893, Albert de Mun, résidant à Paris et sans attaches bretonnes, se fait élire député de Pontivy, puis de Morlaix jusqu’en 1914…

La Bretagne devient alors une terre d’accueil pour des candidats conservateurs et réactionnaires, attirés par sa réputation de terre cléricale et chouanne. De même, les groupes d’extrême gauche envoient aux élections des militants dont le rôle tient plus du kamikaze (une autre figure de l’histoire de l’aviation) que du parachutiste… Il s’agit ici plus de porter « la bonne parole » que de faire un bon score.

Parachutés de droite

Les quatrièmes et cinquième Républiques offrent également de beaux exemples de parachutages, à commencer par plusieurs présidents de la République, auparavant élus dans des circonscriptions où ils n’avaient guère d’attaches à l’origine. Ainsi, François Mitterrand sera longtemps député de la Nièvre, tandis que Jacques Chirac ou François Hollande se sont taillés des fiefs en Corrèze. La Bretagne de l’après-guerre offre également des exemples d’atterrissages réussis pour des personnalités, souvent de droite. Olivier Guichard, d’origine bordelaise, se fait élire en Loire-Atlantique. Tandis que Yvon Bourges s’installe à Dinard.

Pilier du gaullisme, Raymond Marcellin constitue un exemple frappant de ces parachutés de droite en Bretagne. Originaire de la Marne et ancien fonctionnaire de Vichy, il rejoint les gaullistes après la guerre. Chargé d’organiser ces derniers dans le Morbihan en 1946, il se fait élire député. Jusque dans les années 1990, il exercera de nombreux mandats en Bretagne, tout en résidant à Paris, où il occupe régulièrement des postes gouvernementaux. À noter que les parachutages peuvent parfois être périlleux, comme la tentative ratée de Pierre Mesmer à Lorient en 1966.

Un terrain d’atterrissage plus difficile

Le long basculement actuel de la Bretagne à gauche semble avoir rendu plus difficile le parachutage de personnalités extérieures, notamment à droite. La gauche s’est en effet imposée avec des candidats de terrain, bien implantés dans leur circonscription. L’affirmation de l’identité régionale depuis les années 1970 a sans doute également pu jouer, renforcée par, selon Jean Guiffan, « cette sourde hostilité que l’on rencontre souvent en Province contre tout ce qui vient de Paris, point de départ de la plupart des parachutés politiques en Bretagne. » D’Isabelle Thomas à Saint-Malo à François Guéant à Ploërmel, force est de constater qu’en effet, le parachutage de personnalités extérieures est devenue difficile en Bretagne depuis quelques années. Les prochaines élections devraient en apporter quelques nouveaux exemples et l’époque de l’élection de hauts fonctionnaires ou de ministres venus de Paris sur les terres armoricaines semble désormais révolu.

Pour en savoir plus :

Guiffan, Jean, Parachutages politiques en Bretagne (1870-2012), Terre de Brume, 2012.

Chartier-Le Floch Erwan, Le Nigen Valérie, Gouerou Christian, Nono, Un modèle politique breton ?, Coop Breizh, 2014.

Collectif, Toute l’histoire de Bretagne, Skol Vreizh, 2012.

Les parachutés de Dieu

Le catholicisme a longtemps conservé une forte influence sur la vie politique bretonne, particulièrement dans ses fiefs du Léon et du Vannetais. Cette prégnance religieuse explique les tentatives – souvent réussies – de candidats cléricaux avec l’aide de l’église locale. Dans les débuts de la troisième République, plusieurs dirigeants monarchistes vont ainsi se faire élire en Bretagne, dans des circonscriptions « sûres ». C’est notamment le cas d’Albert de Mun à Pontivy en 1876. Plus étonnant, le parachutage d’ecclésiastiques est régulier dans la troisième circonscription de Brest, de 1880 à 1914. Ce territoire, couvrant le nord-ouest du Léon, constituait un bastion clérical, la « terre des prêtres ». Logiquement, le clergé choisissait dans l’Eglise, le candidat qui avait le plus de chance de l’emporter. Mais, il préférait aller chercher des personnalités extérieures plutôt que dans ses propres rangs, parfois divisés… C’est un Alsacien, par ailleurs évêque d’Angers, Monseigneur Freppel, qui est désigné en 1880. Et ce malgré les réticences de l’évêque de Quimper… Monseigneur Freppel est élu triomphalement le 6 juin et ne visite sa circonscription que le 18 juin… Il sera réélu en 1881, 1885, 1889. Lors des obsèques de Freppel, en 1891, Monseigneur d’Hulst, recteur de l’université catholique de Paris est désigné comme le nouveau candidat. Il est élu jusqu’à son décès en 1896. C’est un autre abbé parisien, l’abbé Gayraud, qui est cette fois choisi. Dans l’entre-deux guerre, une nouvelle force politique, la démocratie chrétienne, s’implante en Bretagne grâce à une série de parachutages. Une réussite puisque aujourd’hui, le centrisme qui en est l’héritier, demeurre solidement ancré dans la péninsule. Le dernier ecclésiastique parlementaire élu en Bretagne, l’abbé Laudrin, était quant à lui un vrai enfant du pays…

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Max Jacob, l’enchanteur

Publié le 26 Mai 2014 par ECLF

Max Jacob, l’enchanteur

Resté très attaché à sa ville natale de Quimper, Max Jacob meurt au camp de Drancy, en mars 1944, au terme d’une vie marquée par une certaine exubérance et un parcours artistique étonnant. Il allait être déporté vers les camps de la mort nazis.

Venue d’Allemagne et de confession juive, la famille de Max Jacob s’installe à Quimper dans les années 1850. Son grand-père Samuel Alexander ouvre un atelier de confection et de tailleur sur les quais de l’Odet. Il développe également une boutique bretonne d’antiquités et faïence et recrute des brodeurs locaux pour confectionner les habits d’apparat des notables du pays glazik, dont la mode – la giz - est alors en pleine essor. Max-Jacob Alexandre naît le 12 juillet 1876. Il passe son enfance rue du Parc où la famille possède une jolie demeure. En 1888, la famille adopte le patronyme de Jacob.

Un brillant jeune homme

Elève brillant, Max Jacob se sent cependant différent et parfois exclus. Son grand-père l’a initié à une culture juive, mais la famille Jacob ne pratique pas. Il cherche à retenir l’affection de sa mère qui le moque volontiers. Le jeune Max montre un certain intérêt pour les grandes cérémonies catholiques, notamment les processions à la cathédrale qu’il suit de sa chambre. Sa santé est précaire, en 1891, il est envoyé à Paris auprès d’un neurologue, le professeur Charcot, une « année de vacances » qu’il apprécie énormément. Revenu à Quimper pour faire son lycée, le jeune Max devient un boulimique de lecture et d’expériences artistiques.

Il se lie d’amitié avec les frères Bolloré, ainsi qu’Abel et René Villard. Max Jacob ne se départira jamais d’une certaine nostalgie pour sa jeunesse bretonne. Plusieurs décennies plus tard, René Villard dira : « J’ai connu Max Jacob depuis toujours. Nous n’avons pas eu la même nourrice, mais nous avons eu la même mère, la Bretagne. » En 1894, Max Jacob est acclamé au lycée de Quimper, après que, grâce à lui, l’établissement a reçu la première nomination au concours général. Un avenir des plus brillants s’ouvre à lui.

« Tu es poète, vis en poète »

Max Jacob intègre l’école coloniale, mais il est réformé au service militaire pour insuffisance pulmonaire. Il démissionne, rentre à Quimper où il mène une existence désoeuvrée. Sa famille s’inquiète et se désole. Son homosexualité comme ses ambitions artistiques s’accommodent mal de la tranquille vie quimpéroise. Il part finalement à Paris, en 1897, et devient critique d’art sous le pseudonyme de Léon David.

En juin 1898, il découvre et s’enthousiasme pour un jeune peintre espagnol, Pablo Picasso. La rencontre entre les deux hommes est légendaire et fulgurante. Il s’ensuit une relation d’amitié complexe entre les deux artistes. Max Jacob admire le génie de Picasso, mais ce dernier va sans doute écraser le talent du Quimpérois, notamment en matière picturale. Peut-être complexé par son ami, Max Jacob restera un « peintre inavoué », selon l’expression d’André Cariou. Max Jacob commence à écrire et publie un premier conte pour enfant. Il est employé de commerce quelques mois, mais se fait renvoyer. Picasso lui lance : « tu es poète, vis en poète ».

Commence une période bohème, où il rencontre les avant-gardes artistiques de Paris et échange notamment avec Apollinaire. Max Jacob noircit des cahiers de recherches poétiques et picturales, de projets de romans ou de poèmes. Il s’installe à Montmartre. Volontiers exubérant – il passe pour le « fou de Picasso » -, Max Jacob anime les soirées et les nuits de la colonie d’artistes aux situations souvent précaires, mais aux talents fous. Une période d’effervescence créatrice devenue fameuse.

Créativité et désillusions

Vers 1909 surviennent ses premières crises mystiques. Max Jacob se passionne pour la cabale et les grands textes chrétiens. Il entame une conversion au catholicisme. Entre 1910 et 1912, il revient passer la moitié de son temps à Quimper où il est pris d’une frénésie créatrice. Il écrit des romans, des poèmes et des pièces de théâtre, pour la plupart publiés. Il fréquente la bibliothèque municipale et commence à se faire un nom littéraire.

Réformé, Max Jacob reste éloigné du front. Il soutient les Arméniens et dénonce leur génocide par les Turcs. Après guerre, Max Jacob continue de fréquenter les milieux artistiques parisiens. Il fait de fréquents séjours à Saint-Benoit-sur-Loire où l’abbé Fleureau devient son directeur de cosncience.

Max Jacob continue à publier dans l’entre-deux-guerres, faisant preuve d’une incroyable inventivité, en témoigne l’abondante correspondance qu’il a laissée. Reconnu pour son œuvre littéraire ou ses talents de conférencier, Max Jacob n’en mène pas moins une existence précaire. Il accepte de nombreux travaux « alimentaires » et se désespère de ne pouvoir vivre de sa peinture.

En 1929, après un accident de voiture avec son ami Pierre Colle, il reste en convalescence en Bretagne, notamment à Bénodet et Tréboul. Les séjours se font plus espacés à Quimper, où son roman, Le Terrain Bouchaballe a provoqué quelques grincements dans la bourgeoisie locale. La mort de sa mère, avec lequel il entretenait une relation complexe, le démoralise. A la fin des années 1930, il se retire à Saint-Benoit-sur-Loire qu’il refuse de quitter pendant l’Occupation. Il y est soumis à diverses vexations en tant que juif. Son frère Gaston meurt à Auschwitz en 1943. Déporté en 1944, Max Jacob meurt au camp de Drancy, dans la nuit du 5 au 6 mars.

Sur les traces de Max Jacob

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Max Jacob réunit tous ses livres pour créer un fonds à son nom à la bibliothèque de Quimper. Une partie se trouve aujourd’hui dans les pièces qui lui est dédiées, avec des manuscrits et des œuvres publiées et illustrées, au musée des beaux-arts de sa ville natale. Il a joliment décrit Quimper dans un roman et une pièce intitulés Le Terrain Bouchaballe. Il y narre les aléas de la construction d’un théâtre, inspirés d’une histoire vraie, celle de Urbain Couchouren qui fit don à la ville d’un terrain le long de l’Odet pour construire un hospice, alors que le maire voulait un établissement artistique. Finalement, Quimper eut son théâtre qui, en 1998, est devenu le théâtre Max Jacob. Un bel hommage de sa cité natale, dont il reste l’un des plus grands noms et qu’il considérait comme « l’une des villes les plus sympathiques de l’univers ». Sa maison familiale est devenue un restaurant couru et judicieusement baptisé « Chez Max ». Elle est située sur les quais de l’Odet qu’il aimait tant arpenter au point que Per-Jakez Hélias le surnomma « le piéton de Quimper ». Douarnenez lui a également consacré une statue à Tréboul où il a séjourné au début des années 1930. Mais c’est dans son œuvre qu’on trouvera de nombreuses références à la Bretagne. Sa première exposition de gouaches, en 1920, est pour moitié inspirée par le cubisme, l’autre par la Bretagne. Plusieurs de ses romans sont inspirés par la région, notamment La Côte et Morven Le Gaélique. Quant au Cornet à dés, il fut en partie rédigé à Quimper. « Donnez-moi, écrivait-il à Jean Grenier, le reflet des paysages chéris par mon enfance ardente, le reflet du très aimé pays breton…où nous avons couru pieds nus dans les champs nouvellement moissonnés, dans les fougères en forêts minuscules, les cerisiers, les pommiers sauvages ; les aubépines, les coudriers formant des îles limoneuses au milieu du torrent verdoyant. Oui, ces paysages-là, je voudrais y vivre à jamais, sans cesser de les contempler en présence des anges et des saints. »

Pour en savoir plus

André Cariou, Max Jacob, le peintre inachevé, Coop Breizh, 1994.

Pierre Andreu, Vie et mort de Max Jacob, La Table ronde, 1982.

Hélène Henry, Max Jacob – Jean Caveng, éditions Bargain, 1994.

Max Jacob, l’enchanteur
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Un abri préhistorique à Huelgoat

Publié le 25 Mai 2014 par ECLF dans Archéologie

Les archéologues ont fouillé durant l'été 2011, un abri-sous-roche à Huelgoat. Entre douze et cinq mille ans avant notre ère, à la fin du paléolithique et au mésolithique, il a accueilli des groupes de chasseurs qui y ont laissé un outillage abondant. Il constitue une source importante d’informations sur ces périodes lointaines.

Peu avant la fin de l’ère glaciaire, il y a une quinzaine de milliers d’années, les monts d’Arrée présentaient un visage bien différent d’aujourd’hui. Le niveau de la mer était beaucoup plus bas, la température aussi. Les collines étaient recouvertes d’une faible végétation, comparable aux steppes polaires. Çà et là émergeaient des amas rocheux, dont certains permettaient aux hommes de l’époque de s’abriter. C’est le cas à Kerbizien, en Huelgoat, où se trouve une impressionnante boule de granit surplombant une petite grotte de deux à trois mètres de profondeur. “À l’époque, en l’absence d’arbres, il se voyait de loin, souligne Grégor Marchand qui a fouillé le site. Il est assez spacieux, quelques individus peuvent y tenir sans problème.”

Découvert dans les années 1980, l’endroit a été perturbé par des travaux. Seuls les sols les plus anciens ont donc pu être étudiés, cet été, par les archéologues. “Il s’agit des occupations au paléolithique final, vers 12000 ans avant notre ère, précise Grégor Marchand. Il est alors visité par des groupes de chasseurs qui viennent de très loin et parcourent sans doute des centaines de kilomètres. Ils y viennent épisodiquement et s’en servent comme relais de chasse. On peut penser qu’ils y débitaient la viande et qu’ils y traitaient les peaux.” Les silex retrouvés proviennent du Bassin parisien ou de la vallée de la Loire. Ils ont été très utilisés et ne concernent que des activités de chasse. “Les pointes de flèches ont été plusieurs fois retaillées. Elles ont été abîmées par les impacts. On retrouve aussi des petits bouts de silex restés probablement coincés dans les carcasses des animaux tués.”

Un site logistique

Près de deux cents pièces ont été mises au jour sur le site depuis une trentaine d’années. Elles nous renseignent également sur l’occupation du site au mésolithique. Entre 8000 et 5500 ans avant notre ère, Kerbizien est en effet à nouveau fréquenté. “Le matériel retrouvé indique qu’il s’agit de populations locales. Ils utilisent les roches qu’ils trouvent ici pour façonner leurs outils”, explique Grégor Marchand. À l’époque, Kerbizien est un site logistique utilisé temporairement par des chasseurs. Ceux-ci sont peut-être en liaison avec le grand site du mésolithique situé dans le Yeun Elez.” Là encore, le matériel découvert montre qu’il était utilisé intensément. “On voit que certaines pointes d’armes ont littéralement explosé à l’impact”, indique Grégor Marchand. Quelques charbons découverts permettront de mieux dater les périodes d’occupation. Enfin, à l’époque gauloise, le site est utilisé comme fonderie de fer. Le nombre de scories découvertes témoigne d’une activité intense.

La fouille du site apporte de nombreux renseignements sur la préhistoire bretonne. À la fin du paléolithique, la pointe de l’Europe (la Manche ne s’est pas encore formée), est parcourue par des groupes de chasseurs qui se déplacent sur de longues distances. Quelques millénaires plus tard, la terre se réchauffe, le Massif armoricain devient une péninsule couverte d’épaisses forêts. Deux types de populations s’y développent, sur le littoral et à l’intérieur des terres. Dans les monts d’Arrée, les hommes vivent de la chasse (cerfs, sangliers et peut-être bouquetins) et de la cueillette de végétaux. Ils utilisent de petits abris comme celui de Kerbizien ou celui de Pont-Glaz, à Plounéour-Ménez, fouillé il y a quelques années. “En multipliant les études de sites, indique Grégor Marchand, on commence à comprendre les espaces qu’ils occupaient et les liens entre les différents groupes humains. Une vue d’ensemble commence à se dessiner, même s’il nous reste beaucoup à apprendre.”

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Le Tro Breizh, randonnée historique et religieuse

Publié le 25 Mai 2014 par ECLF dans Histoire de Bretagne

Le Tro Breizh, randonnée historique et religieuse

Depuis vingt ans, le Tro Breizh (le « tour de Bretagne ») renaît grâce à une dynamique association. Ce chemin de la foi est l’un des plus vieux d’Europe, à l’instar de ceux de Compostelle, Rome ou Saint-Michel. Il constitue un itinéraire culturel au cœur de l’histoire et du patrimoine de la Bretagne. Grâce au guide de Bernard Rio (editions Coop Breizh, mai 2014), on peut désormais le faire en individuel et toute l'année.

Ethymologiquement, pèlerinage vient du latin peregrinus, « étranger » et consiste en voyage vers un ou plusieurs lieux sacrés. Le pèlerin serait donc un « étranger », un « exilé » de la foi qui, un jour, choisit de quitter son lieu de vie quotidien pour partir vers un sanctuaire, lointain ou non, sa déambulation sanctionnant tout à la fois une quête de sacré, une réalisation de soi et une découverte du monde extérieur.

Une constante de l’anthropologie religieuse

Le pèlerinage est une constante de l’anthropologie religieuse et existe dans la plupart des cultures humaines. Au Néolithique, certains sites mégalithiques ont sans doute fait l’objet de pèlerinage, en premier lieu desquels le plus célèbre : Stonehenge en Angleterre. Le christianisme propose plusieurs itinéraires sacrés balisés depuis le Moyen Âge : Jérusalem, Rome, bien entendu, mais également Saint-Jacques de Compostelle ou le Mont-Saint-Michel dont certains chemins parcourent la Bretagne.

Contrairement à une idée répandue, les pèlerinages médiévaux sont rarement des phénomènes de masse. Ils mettent en action des individus ou des petites groupes de pèlerins. Ces individus voyagent par piété, mais également dans une optique de rupture avec un milieu familial ou professionnel, voir un désir de découverte « touristique » de nouveaux horizons. Si les pèlerins médiévaux peuvent bénéficier d’actes de solidarité (notamment pour le gîte dans les couvents), les pèlerinages lointains, « au long cours », semblent alors réservés à ceux qui disposent de moyens importants.

Le culte sept saints

La Bretagne propose un itinéraire sacré des plus originaux, puisque reliant sept sanctuaires à travers la péninsule et format une boucle de près de mille kilomètres. S’il est attesté depuis le XIIIe siècle, ce « Tro Breiz » remonte aux origines de la Bretagne, à la fin de l’Antiquité, lorsque des moines gallois et irlandais ont traversé la mer pour évangéliser cette péninsule armoricaine en pleine mutation.Sept d’entre eux (saint Pol-Aurélien, saint Tugdual, saint Brieuc, saint Malo, saint Samson, saint Patern et saint Corentin) sont considérés comme les fondateurs des sept premiers évêchés de Bretagne.

Au Moyen Âge se développe un culte qui n’est pas propre à chaque saint, mais aux sept considérés comme les « fondateurs » de la Bretagne et auquel la tradition populaire prête un grand nombre de miracles intervenus notamment autour des sept tombeaux. Il est vrai que de toute Antiquité, le nombre sept a eu une forte valeur symbolique, notamment dans la tradition judéo-chrétienne. La Menorah, le grand chandelier du temple de Jérusalem, possédait ainsi sept branches. De même, l’Apocalypse fourmille de référence au nombre sept : « les sept anges qui sont devant Dieu », les sept archanges », les « sept sceaux du livre », les sept tonnerres et les sept fléaux et les « sept Églises ». Mais ce nombre est également très présent dans d’autres traditions, notamment dans les pays celtiques et elle est inspirée par les observations astronomiques. On remarquera ainsi que la constellation de la Grande Ourse comporte sept étoiles, formant un chariot tournant autour de l’étoile polaire.

Il faut également sans doute voir une forme de patriotisme, dans la profonde dévotion des Bretons à leurs saints fondateurs, membres d’une église celtique à bien des égards originale. Toujours est-il que leur culte perdure toujours. Surtout, les anciens évêchés de Bretagne continue de structurer la géographie de la péninsule, et ce malgré la création des départements il y a deux siècles. Trégor, Léon, Vannetais ou Cornouaille sont toujours des réalités pour un grand nombre de Bretons.

Le tour de Bretagne

Historiquement désigné sous le nom de pèlerinage des sept saints ou Circuitus Britanniae (tour de Bretagne), le Tro Breizh a la particularité d’être un pèlerinage circulaire, reliant les villes fondées par les saints fondateurs de la Bretagne : Quimper, Saint-Pol-de-Léon, Tréguier, Saint-Brieuc, Saint-Malo, Dol et Vannes. Ce « tour de Bretagne », long de plusieurs centaines de kilomètres peut s’effectuer par étape ou en une seule fois.

Certains historiens, dont le médiéviste récemment disparu, Jean-Christophe Cassard, ont d’ailleurs remis en cause le caractère historique du Tro Breizh en tant que pèlerinage de masse. Selon lui, il s’agit avant tout d’une invention des romantiques au XIXe siècle, qui auraient « inventé » cet itinéraire sacré, en faisant une sorte de pardon géant. Même si des individus ont pu déambuler sur ces chemins. On parle aussi de tro Breizh pour évoquer le voyage de la duchesse Anne, devenue reine de France, à travers la péninsule en 1505.

Il est certain que plusieurs folkloristes du XIXe siècle ont évoqué ce pèlerinage, rapportant notamment cette légende qui affirmait que les Bretons qui n’avaient pas effectué leur Tro Breizh étaient condamnés à le faire dans l’Au-delà, à raison de la longueur de leur cercueil une fois tous les sept ans… Et concourrant à faire du Tro Breizh l’un des chemins du paradis, ce qui peut se concevoir en raison de l’extraordinaire richesse de paysages et de monuments que l’on peut apprécier en marchant le long de la Bretagne

La renaissance du Tro Breizh

Le Tro Breizh semble avoir connu une certaine désaffection à partir du XVIe siècle, même si son souvenir et, surtout, le culte des sept saints ont perduré. Le pèlerinage connaît un surcroît de notoriété avec les écrivains-folkloristes du XIXe siècle. L’expression « faire son tro Breizh », c’est-à-dire parcourir la Bretagne s’ancre dans la mémoire collective et devient courante au siècle suivant. Si certains écrivains et artistes arpentent régulièrement la péninsule, le pèlerinage, sous forme organisée, ne redémarre qu’en 1994, grâce à une association de passionnés qui organise, chaque année, une marche entre deux cathédrales. Le succès a été immédiat et des milliers de personnes se sont mis à reprendre des chemins du Tro Breizh de mieux en mieux balisés. Un phénomène a mettre en parallèle avec le succès des grands pèlerinages européens comme Compostelle, alors que la pratique religieuse traditionnelle est en baisse. Auteur du premier guide officiel de randonnée en 2014 sur les chemins du Tro Breizh – qui permet d’effectuer le trajet en individuel sur 47 étapes -, Brernard Rio souligne l’extraordinaire concentration de monuments religieux et de paysages naturels traversés lors de cette boucle de près de mille kilomètres. Des hébergements sont désormais de mieux en mieux référencés et un diplôme est attribué aux marcheurs ayant bouclé le tour des sept saints fondateurs. De quoi inscrire le Tro Breizh comme l’un des grands chemins de la foi et l’un des principaux itinéraires culturels en Europe.

Pour en savoir plus

Bernard Rio et l’association des chemins du tro Breiz, Guide du tro Breiz, le tout de Bretagne en 47 étapes, Coop Breizh, Spézet, 2014.

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